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Sergent-Chef Joseph ARNOLD


Biographie

Source : Mme Luce ARNOLD, fille du Segent-chef Joseph ARNOLD

Joseph ARNOLD est né le 2 mars 1915 à Husseren-Wesserling (68 - Haut-Rhin). Il est décédé le 01 février 1980 à Voiron (38 - Isère)

1 - Son parcours militaire :

Joseph ARNOLD s'engage volontairement pour 3 ans le 10 octobre 1935. Il intègre l'Ecole de sous-officiers du personnel navigant d'Istres en mai 1936 avant d'être admis à l'Ecole de l'Air d'Istres en octobre 1936. Il obtient son brevet de pilote en juillet 1937. Joseph ARNOLD rejoint le GAO 507 le 12 décembre 1938 où Il pilotera notamment le Potez 63-11 n°212, surnommé "La Virgule".
Après l'Armistice, Joseph ARNOLD est affecté à la 2eme Compagnie du Bataillon de l'Air de Salon. Le 24 juin 1941, il embarque à Marseille pour rejoindre l'Algérie et est mis en congé d'Armistice le 21 juillet 1941. Il devient instituteur dans la commune de Duvivier (Algérie).
Après le débarquement des Alliés en Afrique du Nord, le 8 novembre 1942, Joseph ARNOLD rejoint les F.A.F.L le 1er Avril 1943, et est affecté à blida. Il s'envole pour l'Angleterre en mai 1944 pour y intégrer des écoles de formations au pilotage. Il prend alors le pseudonyme de Jacques ROLLAND-TAPIE. Il revient en métropole en mars 1945.
En mai 1945, il est affecté comme moniteur à l'époque de pilotage de Châteauroux.

Après diverses affectations, Joseph ARNOLD part pour l'Indochine et débarque à Saigon le 18 mai 1954. Il revient en métropôle en mai 1955 et poursuit sa carrière jusqu'à sa retraite le 1er janvier 1969 avec le grade de Commandant.

Pour plus de détails, voir les Etats de Service de Joseph ARNOLD dans les documents ci-dessous.

2 - La Campagne de France au jour le jour :

Mme Luce ARNOLD, fille de Joseph ARNOLD a découvert après la mort de sa mère, 3 carnets écrits par son père. Ceux-ci contenaient un récit détaillé et illustré de l'engagement de Joseph ARNOLD pendant la Seconde Guerre Mondiale, ainsi que la correspondance échangée avec son épouse, Yvonne. De ces documents, Mme ARNOLD va réaliser un recueil de mémoire familial, destiné aux petits-enfants et arrières petits-enfants.
Mme Arnold m'a aimablement partagé ce magnifique document et je vous livre ici le récit quotidien de Jospeh ARNOLD pendant le Campage de France. Ce témoignage dévoile les mentalités de l'époque, avec les valeurs de Joseph ARNOLD dictées par une solide éducation catholique, et une sensibilité propre aux Alsaciens.
Le sergent Joseph ARNOLD avait pour surnom "Seppi" au sein du GAO 507

Carnet N°1
" Notes de campagne Août 39 à septembre 39 "

Fin août
Pacte de non-agression germano-soviétique. A première vue rien d'incompatible avec un traité d'assistance franco-anglo-russe.
Convocation des réservistes. Pour nous mise sur pied de l'Echelon A. Les gens commencent à s'inquiéter. En bas, M. Tuaillon et Conseret n'ont plus le courage de travailler.
Dimanche 27
Réveil à 5 h. Alerte ! Départ de l'Echelon A. Nous restons encore. Le soir nous arrive la chasse de Dijon. Les voitures et convois défilent sans interruption. Quelque chose de plus sérieux que d'… " habitude " se prépare. On ira certainement jusqu'à la mobilisation, de ce train. Hitler fera-t-il le saut ? J'en doute car sa situation est plutôt faible. Il est certain que l'Angleterre et la France tomberaient en premier lieu sur l'Italie. Et ce n'est pas la frontière tudesque qui pourra laisse passer l'aide allemande. L'attaque française non plus : de toute façon l'Italie primera.
Lundi-Mardi-Mercredi
On espère l'arrangement. Partout des consultations diplomatiques. La Belgique, les Pays-Bas, le Pape supplient pour la Paix. L'Allemagne s'esquive toujours. Mercredi (30/8/39) : départ pour C. où l'on arrive à 1 h du matin
Jeudi - vendredi
Notre espoir dans la paix grandit en même temps que les efforts de la France et de l'Angleterre, des Neutres et du Vatican. Le matin dans les journaux apparaît " l'offre pacifique du Reich à la Pologne ". C'est donc un coup dur en perspective, car la Pologne veut sauvegarder ses droits économiques à Dantzig. L'Allemagne ne voudra jamais. Quant à l'extéritorialité (sic) de la voie de communication ? ... !
Hélas ! La vérité est toute autre : à midi la radio nous apprend que la Pologne est attaquée. On n'y croit pas. A deux heures la mobilisation est déjà affichée.
Notre espoir dans la Paix subsiste quand même car nous croyons encore en la raison de Hitler. Sinon à sa parole.
Samedi 2 septembre
Les efforts continuent en faveur de la paix : menace de déclaration de guerre en cas de non-cessation des hostilités avec la Pologne. Discours très émouvant de Daladier nous montrant notre devoir de défense de la civilisation et du droit contre la force.
Dimanche 3 septembre
L'espoir en la Paix diminue. Une heure à peine !
A 11 h la Grande-Bretagne déclare la guerre. A 17 h c'est au tour de la France. Les responsabilités sont claires. Personne ne doute du dernier crime d'Hitler. Il aura voulu la guerre : il l'aura !
On est pris d'une certaine " désespérance " devant cette horreur de sang déclenchée par l'ambition d'un seul homme.
Mais nous vaincrons. A cette heure plus une seule individualité - l'individualité française si forte - qui ne songe à se sacrifier entièrement à cette grande cause que notre honneur et notre liberté nous imposent.
Lundi 4 septembre
En escadrille, l'on s'organise. Qui d'étudier la façon de tirer par la trappe du dessous, qui d'écouter Senn expliquant la façon dont il entend l'observation.
Bien des rumeurs circulent. Les communiqués ne confirment rien :
Communiqué n°1 :
L es opérations ont commencé en ce qui concerne l'ensemble des forces terrestres, maritimes et aériennes ".
En Pologne continue la guerre totale et barbare : bombardements des Croix-Rouges, mitraille des paysans, profanations d'Eglises.
Le torpillage de l'Athénia. 1400 réfugiés. Déjà ?
L'Italie semble vouloir rester neutre. Tant mieux : la Méditerranée sera libre.
Communiqué n°2 :
Les contacts sont progressivement pris sur le front. Les forces navales françaises se sont rendues aux postes qui leur avaient été assignés. Les forces aériennes procèdent aux reconnaissances nécessaires.
Mardi 5 septembre
Les avions anglais lancent des tracts en Rhénanie. Les Allemands ignorent encore l'ouverture des hostilités avec nous : pays de mensonge, du culte des mensonges !
On met beaucoup d'espoir dans le mécontentement des Allemands. Mais pourra-t-il s'insurger, ce peuple grégaire ?
Communiqué n°3 :
Les mouvements se déroulent normalement pour l'ensemble des forces terrestres, maritimes et aériennes.
Communiqué n°4 :
Nos groupes sont partout au contact au débouché de notre frontière entre Rhin et Moselle. Il y a lieu de rappeler que sur le Rhin les ouvrages de fortifications permanents bordent la rive, de part et d'autre.
Mercredi 6 septembre
Sans doute entre Rhin et Moselle, le canon tonne de plus en plus. L'infanterie sera toujours la reine de la bataille. La reine héroïque.
Jeudi 7 septembre
On est tout à fait installés dans la vie civile : comme des embusqués. La guerre fait devenir certaines gens plus chics : tel Louis qui serre la pince à tout le monde.
Vendredi 8 sept
Branle-bas dans la nuit. Réveil à 4 h : départ pour où ? Personne n'en sait rien. On part bien camouflés dans le brouillard. A 11 h on est à D. Puis on s'arrête le ventre creux à N. On va à la recherche d'œufs et à l'unique auberge du village on fait l'omelette… Le soir on arrive à L. dans la cour sévère de la grande caserne. Ça sent déjà plus la guerre : tous les soldats qui circulent, tous les civils à masques etc. Bonne nuit dans la paille.
Samedi 9 septembre
On repart à 8 h. Petite étape de 20 km. Charmant bourg où l'on déjeune, dîne, gîte la nuit. Pour moi chez un notaire où je suis très bien reçu. Un cointreau avant de me coucher. Le notaire est aux poudrières de S.
Dimanche 10 septembre
Messe matinale. Je peux communier. Dire qu'il me faut de la volonté pour faire mon plus simple devoir envers le Christ alors que la ferveur seule devrait m'y porter et la reconnaissance.
Dieu protège l'intégrité de notre foyer. J'ai promis à N.D. de Lourdes d'aller de W. à L. à pied si nous étions tous quatre sains et saufs au retour de la paix.
Bientôt rassemblement. On part dans une heure… On pèle des patates. Tonton et moi faisons les frites. Excellent déjeuner puis départ. On roule jusqu'à la nuit. De temps à autre on croise une bagnole dans les fossés. De plus en plus de militaires. A T… on assiste à un simulacre de combat entre des Curtiss. Un Potez 63 a terminé sa carrière près de la route et son équipage a déjà fini la guerre…
On continue à rouler dans la nuit. Bientôt vers le Nord Est. A 1 h du matin on se couche enfin dans une grange, moi tout au sommet du grenier.
Lundi 11 septembre
On est à L en S . Un terrain très grand. Nos Mureaux y sont déjà. Ceux du 520 aussi. Celui-ci compte déjà deux équipages de descendus. Un dans nos lignes, revenu après une attaque de Messerschmidts réussie en tangeance de la spirale. Descente en plané vers nos lignes avec glissades quand les Messerschmidts serrent de trop près.
L'autre équipage, c'est Tacquard (Sergeant Jean TACQUARD du GAO I/520) descendu en feu dans nos lignes aussi. Pauvre vieux !
Mardi 12 septembre
On continue à … rester sur place. Ledauphin et Louis partent vers S d'où ils auraient à faire des missions. Rien de neuf. Sur le front on s'empare de la Warduk. On progresse vers Sarrebrück.
Mercredi 13 septembre
On part vers S sans doute.
A midi on y est en train de déjeuner paisiblement. Qu'est-ce qui défile comme troupes en camion !
On organise une popote et je sers d'interprète ! Un bon vieux qui nous laisse sa " Stuba " (Pièce principale en Alsacien)
Le terrain est vraiment curieux, en bosse. On commence à tout camoufler.
Jeudi-Vendredi
Le temps devient de plus en plus mauvais. Champavier s'en va se balader jusqu'à D. Schwander se fait canarder par les français à S : on croit qu'il mitraille alors que c'est son moteur qui pétarade au réduit !
Un Potez 39 se rétame à l'atterrissage sans mal pour le pilote qui l'amenait depuis O.
Samedi 16 septembre
Discutage de coup à l'Escadrille. Prise de bec entre Louis et Bertrand : un peu raison les deux.
Pour la mission photo, elle ne paraît pas du tout être pareille qu'en temps de paix. Il me semble qu'un fait, un principe capital doit la dominer : l'économie de temps. Un deuxième : l'étude de la défense aérienne de l'ennemi.
Dans le cas concret défiler perpendiculairement (pendant 1 minute ou 1'30 ") aux batteries de DCA ennemies pour augmenter leur correction en azimut. Peut-être que dans la direction de la DCA c'est l'altitude des explosions qui serait plus difficilement repérable.
Reste la chasse qui doit être surveillée par l'observateur puisque le pilote est occupé à marcher en ligne droite. Il faut donc au pilote une manœuvre rapide pour se mettre au cap (Ledauphin semble avoir une méthode excellente : se présenter à 90 ° de la direction des bandes presque à la verticale de l'objectif. Virer sec sur lui. Stabiliser la rose pendant les 10 secondes qui suivent puis marcher à ce cap.)
Dimanche 17 septembre
On ne connait plus de dimanche ! Mais beaucoup s'en souviennent qui peut-être ne s'en souvenaient pas en paix. L'épreuve nous était donc nécessaire pour nous faire réfléchir ?
Le patron est un peu fou parfois ! Ne lui prend-il pas fantaisie de répondre à Tonton : " C'est pas le moment d'aller à la messe quand le travail peut être exécuté : j'ai bien envie de faire consigner l'Eglise ! "…
Nous savons que notre premier devoir est notre travail, et que la messe n'est pas un droit. Mais il existe des réponses tournées de façon moins choquante.
Il paraît que la Russie attaque la Pologne. Pauvre Pologne ! Il est vrai que ce sera maintenant notre tour. Mais l'Europe va-t-elle assister impassible et peureuse à ce partage ?
Beguin et Senn partent en photo. Senn revient bientôt pour insuffisance de plafond. De plus sa mitrailleuse est enrayée ! Béguin-Bertrand ramènent quelques photos. - Tiens des chasseurs anglais qui passent.
Le soir au mess grande répétition générale des chansons de l'Escadrille avec arrosage au mousseux !
Lundi 18 septembre
Il pleut toujours. On commence à s'enliser dans la bourgeoisie de l'embusqué comme les taxis s'enlisent dans l'argile du terrain.
Toute la journée il pleut.
Et ce soir, le canon tonne toujours plus fort que de coutume.
Ma logeuse est charmante et m'offre deux portions de tarte aux prunes. Malgré ma gourmandise il faut que j'arrive à en offrir une à Gaby.
C'est curieux comme un petit acte coûte parfois beaucoup à notre habitude d'égoïsme où à notre recherche d'aise et de plaisir.
Mardi 19 septembre.
Arriverais-je aujourd'hui à être plus conscient de la vie spirituelle. A force de vivre au gré de la chair et de l'impulsion plaisante du moment, la réflexion, la méditation deviennent si extraordinaires et si difficiles.
La guerre est une chose hideuse mais pas le sacrifice total qu'elle nous impose à tous, elle est une école d'énergie. La privation de notre liberté, de nos aises et de nos présences aimées devient un acte naturel, même si notre être en ressent la dureté. Mais la volonté doit aller au-delà de cette acceptation forcée, de cette indifférence nécessaire. La volonté doit profiter de cet état pour s'entraîner encore au sacrifice volontaire et se donner véritablement l'impulsion d'où sortira une paix plus vivante et plus forte. Car la guerre ne dure pas toujours. Même si elle durait, notre volonté aurait besoin de ce stimulant du dévouement et du sacrifice volontaire, pour s'assurer la force de vaincre envers et contre tout.
Mercredi 20 septembre
Ce matin beau temps : ça va donc barder. Trois missions photos partent : émotions sur le terrain où s'enlisent les taxis.
A midi on commence à s'inquiéter : Senn manque à la popote. On a vu des combats entre chasseurs. De même entre chasseurs et bombardiers, un de ceux-ci descendu. Deux saucisses françaises descendues.
Clément-Lapanne sont attaqués par un Messerschmitt. Clément croit l'avoir touché à contre bord.
Dans l'après-midi une ambulance s'arrête : voilà Senn. Descendu par des chasseurs près de Sarralbe (20 km). Deux balles dans la cuisse, il se pose, mitraillé jusqu'à 300m de haut par les allemands. Bonnal une balle dans la cuisse et dans la joue.
Cela nous soulage de beaucoup que les " dégâts " en soit réduits là.
Jeudi 21 septembre
Le taxi de Senn est criblé de balles : près de 200 dit Viard. Une balle a démoli la mitrailleuse et coupé le câble de celle du bas, démoli l'appareil photo, coupé et cisaillé pas mal de commandes d'instrument : un miracle qu'ils s'en soient sortis. Jusqu'à Gaby qui dit " Qu'est-ce ça aurait été avec un autre taxi que la Glandouille ? " Le seul taxi béni de l'escadrille.
Bonnal est faible car il a perdu pas mal de sang, l'artère temporale coupée par un éclat de balle perforante.
Louis et Bychovitz s'en vont. Un beau rendez vous avec la chasse à l'heure précise au dessus de S.
Charlot vient nous faire une rapide visite. Il est fêté à la popote où défilent les bouteilles dans les chansons. Charlot est enchanté de notre concert et se décide à entonner les " Montagnards ".
Vendredi 22 septembre
Les Russes et les Allemands n'ont pas l'air de s'entendre très bien en Pologne. Il est vrai que l'on prend souvent son espoir pour une réalité. Mais entre deux parties comme Staline et Hitler, peut-il y avoir autre chose qu'un chiffon de papier. Surtout que Staline a une occasion unique d'instaurer une révolution en Europe par la Tchécoslovaquie et l'Allemagne maintenant que la France est si unie pour le salut commun.
Les Polonais sont de purs héros dans leur résistance farouche et inutile pour eux-mêmes à Varsovie. Et nous qui regardons tant à notre vie, qui voulons profiter de la paix ! Sans doute avons-nous raison dans notre désir, car nous savons que nous vivrons enfin libres dans une Europe peut-être plus stable.
Un équipage du 505 (Potez 390 n°50 du GAO 505) est descendu pendant un réglage d'artillerie, près de la ligne Maginot, par les chasseurs allemands. Un capitaine grièvement blessé (Capitaine André LEONARD qui décédera des suites de ses blessures). Le pilote un peu moins (Sergent-chef Claude ACHAINTRE).
Samedi 23 septembre.
Ce matin, funérailles du Capitaine Léonard mort hier en service aérien. Tué d'une balle dans la tête. L'appareil criblé, le pilote indemne.
Un service et une messe à l'Eglise si touchants dans leur simplicité et leur camaraderie militaire. Quel sens plus proche, plus suppliant pour nous les encore vivants que revêtent les paroles de la Sainte Eglise. Et adaptées, comme toute la liturgie, au climat de nos cœurs. Le Dies irae a une valeur humaine formidable.
Discours rapide des trois colons. Le premier et le deuxième parlent de Dieu, de la récompense supérieure qui revient au mort vivant dans la vie éternelle. C'est la première fois que j'entends parler de Dieu devant un soldat mort en service.
Dimanche 24 septembre
Grand branle-bas à l'Escadrille : le Colonel et Bitsch vont voler. Mission photo en vol de groupe avec 10 avions de protection. Le tout organisé au poil. Malheureusement 10 ' de retard à l'exécution : le rendez-vous avec la chasse devient un ratez-vous et pendant une heure les 3 Mureaux tournent à vide dans le ciel ! De colère j'aurais fui la mitraille.
Lundi 25 septembre
Ce matin, De La Chapelle (Sergent Antoine DE LA CHAPELLE du GC II/4) arrive avec son parachute dans les mains : descendu hier par les Messerschmidt. En rentrant d'Allemagne (40 km à l'intérieur souvent) à 6 ils rencontrent une escadrille de 15 Messersch. Le chef de patrouille se précipite sur le 1er Messersch. Un 2e se précipite sur lui. La Chapelle pique sur le 2e pendant qu'un 3e pique à son tour sur le Curtiss Mitraillage en file indienne. De la Chapelle commence à cramer mais continue de mitrailler jusqu'à ce que le Messerschmidt pique à son tour avec des giclées d'essence de partout. A ce moment de la Ch. constate qu'il a les commandes coupées à la direction. Il pique vers le sol pour se dégager et peut-être faire semblant d'être touché redresse passe à ras des arbres se met sur le dos pour se faire éjecter et se trouve au sol sans une égratignure, sans une brûlure. Au total pour la journée d'hier 3 Messer dans le secteur et 1 Heinkel (équipage prisonnier) et un Morane.
Heureusement pour les 3 Mureaux qu'ils sont rentrés au terrain hier sinon…
Il ne faut jamais vitupérer contre la Providence lorsque notre activité rationnellement préparée est quand même déjouée par les événements : souvent sinon toujours c'est pour notre bien.
Mardi 26 septembre
Départ en perspective. On fait les valises. On monte au terrain empaqueter tout. Que les lettres se font attendre. La dernière est du 11. Du 11 au 26. 15 jours. C'est long comme acheminement. Et avec notre départ cela va durer encore.
Mercredi 27 septembre
Toujours sur le pied de départ. On fait des belotes, des pinacles. Promenades dans le vent à la recherche des pommes et noix tombées.
Varsovie, seule, résiste toujours : les Allemands s'useront contre elle avant de l'avoir.<br>
Jeudi 28 septembre
On est toujours à T…. (Thal-Drulingen) . Je suis désigné pour partir en avion avec Auterives : faire partir un tel équipage assez près des lignes ! Surtout que les observateurs partiront en échelon roulant
Cela donne une impression curieuse de revoler après plus d'un mois d'interruption. Le sol à l'air hostile et l'atmosphère remplie de pièges ! Peu à peu l'habitude revient quand même, et je commence à admirer les couleurs, les ombres et toute la vie terrestre, tout en jetant de nombreux coup d'œil à ma carte. Mais me voici déjà au terrain de M… (Morhange)
On couche dans la paille. Très bien. Mais toujours sans couverture et avec de la vermine !
Vendredi 29 septembre
Nuit pénible. Reins courbaturés. Enfin ! ce sera une affaire d'habitude. Brr ! une bise glaciale. Ça me fait fuir pour me laver : je me dégonfle, d'ailleurs je dois avoir une vague poussée de fièvre, car ça ne va pas !
Je monte mon Picot, tresse un paillasson. Peut-être aurais-je plus chaud. Je me lave et oui : ça va mieux. Un tour au terrain où je roupille.
Rencontre avec Tarichon toujours aussi fluet et rouge. Je lui annonce la perte de Tacquard qu'il ignorait encore.
La nuit est froide malgré mon paillasson. Ledauphin gémit dans ses vêtements de vol. Et, peut-être demain mal reposé on lui fera faire une mission, alors que des officiers ont trouvé un cantonnement épatant avec 50 lits de sous officiers. Seulement le Capitaine ne veut pas parait-il…
Samedi 30 septembre
Tout le monde se lamente du froid et des douleurs de reins ! Boudiou ! Quelle armée nous sommes, douillets aviateurs !
Ledauphin refuse une mission pour ses maux de reins.
Mission photo sur S…… A 600 m des lignes françaises avec la protection de la chasse. Beguin Gautherot Lafont. Rendez-vous avec la chasse fonctionne très bien - enfin ! Bon retour. Malheureusement nos taxis ont fait lever 15 ou 20 Fridolins qui tombent sur le paletot à 3 … aussitôt descendus.
Je me fais une paillasse-édredon. Cela donne un peu plus de chaleur pour cette nuit.Dimanche 1er oct.
Messe à H … par un abbé aviateur. Mauvais temps pluie et vent. Cela ne nous empêche pas de pêcher : une pêche miraculeuse.
Je continue ma paillasse par un oreiller. Le capitaine ramène des couvertures de M…. Il se vante de les avoir eu par système " D ". Hum !
Lundi 2 octobre
Toujours la pluie. On est bientôt entièrement camouflés : aussi l'on part pour D …. (Delme) Essai des mitrailleuses sur l'étang. La mienne s'enraye au bout de 2-3 coups. Celles qui sont modifiées marchent. Ouf ! Tant mieux. Chez moi manque de réflexe : je cherche les manettes pour réarmer après enrayage.
Arrivé à V …on nous apprends que partie de nos chambres ont été prises par le train. Zut !.
Mardi 3 octobre
J'ai dormi avec Bergelin, mais je préfère avoir mon lit Picot avec une paillasse que de dormir à deux.
Pendant la journée j'arrange mon paddock et le soir on m'apprend que c'est un lieutenant du train qui a pris notre chambre. Re-zut ! Je recouche avec Bergelin.
Mercredi 4 octobre
Ste Thérèse de l'enfant Jésus. Anniversaire d'un de nos …
Aujourd'hui, première mission. On me vient l'annoncer à midi, à la popote : un petit froid dans le dos et beaucoup de préoccupation.
En montant au terrain je me confie à mes protecteurs. Dans l'avion je n'ai vraiment aucune émotion. Même pas peur ! Je dois protéger Béguin-Ploucard pendant une mission photo dans nos lignes. La chasse : 5 Moranes est exacte au rendez-vous. Et tout se passe bien. Même que la bande photo est " techniquement parfaite ".
Jeudi 5 octobre
On commence à s'ennuyer. Un petit tour au terrain ; retour à la salle de l'escadrille. Lecture des journaux. Lettre et puis popote, apéritif, jeux de quilles, billard, belotte, déjeuner, café, fine etc…
Vendredi 6 octobre
Je monte au terrain décidé à boulonner un peu. Je vais aider au camouflage de mon zinc, le …. Je commence à prendre la hache : bucheron, c'est le métier qui m'intéresse la plus, qui me rappelle les forêts, la montagne ; qui me rappelle aussi mes vacances à … !
Le soir, je suis éreinté. Deux ampoules aux mains, mais très content quand même. Quelle nuit je vais me payer dans mon Picot !
Samedi 7 octobre
Continuons à camoufler. Amène 2 taxis vers la ramure. J'essaye de virer en soulevant la queue et remarque que c'est - naturellement- plus facile !
A midi Wolff et Gaby reviennent avec des Mureaux de Ch…… Il parait qu'il y a un matériel fou là bas : Potez 63, Bloch 152, Curtiss. Des … 45 aussi commencent à voler.
Après midi une partie de pinacle, lecture des journaux ! Quelle vie. Enfin il se peut très bien que nous ne soyons plus longtemps en repos : si Hitler veut la guerre totale.
Dimanche 8 octobre
Messe matinale : le curé de V…. est revenu. Il dit sa messe en vitesse avec des gestes un peu démesurés. Quant aux filles qui disent le chapelet, elles commencent à m'agacer : de véritables moulins à prière et des bécasses qui rigolent pour des riens. Celle qui lit la prière à St Jacques lit jusqu'à extinction de souffle, celui-ci dut-il s'arrêter entre l'article et le mot !
Mauvais temps toujours.
Lundi 9 octobre
Il pleut toujours. Quel temps ! Si la météo a quelque influence sur les opérations, Adolf doit être bien embêté par cette pluie qui doit contrarier tout mouvement. D'ailleurs, les communiqués indiquent des reconnaissances allemandes qui échouent partout. Tant mieux : l'armée française est certainement supérieure à l'allemande qui n'existe que depuis 7 ans.
Hitler demande " sa paix ". Plutôt il l'offre, mais on sait bien qu'il est traqué de partout. Tant pis pour lui : ne l'a-t-il pas voulu ?
Mardi 10 octobre
Mauvais temps toujours.
A midi C. …… revient d'une reconnaissance terre à l'avant.
Pillage ! C'est triste - dégueulasse de voir cela : que dirait chacun d'eux si on leur enlevait pendant leur absence des objets - peut-être des souvenirs très chers ?
" Ils " l'ont bien fait chez nous en 14. Sans doute on ne fait que leur rendre, en bien moins d'ailleurs, leurs horreurs. Mais cela ne nous excuse en rien.
Mercredi 11 octobre
Repillage ! J'en ai honte. Mais quand je l'ai fait remarquer on me répond : " si on le laisse, ce sera quand même détruit par les obus ou par les poilus ". Quant à la distinction entre le résultat matériel identique et la faute morale : cela ne signifie rien !
Un petit vol jusqu'à la gare de B … . Une photo du terrain. Atterrissage, enlisement. Quelle boue en Lorraine !
Jeudi 12 octobre
A partir d'aujourd'hui je marque un numéro à chaque lettre. " 1 " pour celle d'aujourd'hui et je demande à Yvonne d'en faire autant.
Le soir encore on revient du pillage. C'est de plus en plus triste de voir comment les nôtres, sans même avoir l'idée d'un mal, pillent ces maisons abandonnées de la Sarre et bientôt sans doute de la France : que de souvenirs personnels disparaissent ainsi, depuis des pendulettes, livres, habits, poupées, vaisselle, trousseau, châles, TSF etc… Et encore veulent-ils nous soutenir que ne n'est pas dégueulasse, que la guerre doit être totale, comme si on devait ne plus respecter le bien d'autrui. Ce n'est pas les obus qui commettront des vols et du pillage le jour où ils anéantiront tous ces objets, mais ce n'est pas pour nous excuser, que l'on peut invoquer cette destruction. Pas plus que l' " œil pour œil " du Talmud. En 14 " ils " nous l'ont fait : cela ne nous donne aucun droit d'en faire autant. Si on laisse tomber cette barrière morale du droit, bientôt il n'existera plus aucun droit du vaincu devant le vainqueur qui n'aura plus aucune notion de l'honneur.
Wolff essaye de placer un mot contre ces façons de faire, mais tout le monde pilleur lui tombe dessus. Et non contents encore, de discuter rageusement. Un de ces jours ils se casseront réciproquement la figure. Déjà ce soir Tonton se retient à peine de placer sa main sur la figure de " Goering " qui se plaint de la disparition de sa poupée !
Qu'on emmène les animaux et les matières alimentaires : c'est même un devoir dans le cas où nous reculerions. Mais le reste !
Vendredi 13 octobre
Encore du mauvais temps ! Lecture ce matin : le temps est long ainsi. L'après midi Beguin et moi allons à D…. à pieds à travers champs. Fatigués mais très contents de nous être un peu remués.
Samedi 14 octobre
Toute la matinée : parties de pinacle ! L'après-midi conférence par Louis : répartitions des différents services ; naturellement rebouleversement, ceux qui étaient habitués à tel service sont versés à tel autre. Enfin. A nous d'obéir et de travailler sérieusement dans sa sphère : à chacun de nous d'y mettre du nôtre.
Dimanche 15 octobre
Journée de pluie toujours ! R.A.S. Sinon une petite " crise " du patron. C'est curieux d'appeler cela crise. Sans doute parce que ces petites sorties sont de lui et non de l'un de nous. Il est vrai que parfois ses plaisanteries sont insipides, énormes ou bêtes, et ses colères tout à fait puériles et ridicules.
Il ne sert d'ailleurs de rien de critiquer ainsi : le mieux est d'accepter l'humeur de ses chefs - quand ils sont d'humeur changeante - comme elle vient, sans même s'en apercevoir.
Dimanche 22 octobre
8 jours que je n'ai ouvert ce carnet !
Hier Josselin (Lieutenant René JOSSELIN du GR I/14) s'est fait démolir l'épaule par la DCA boche, en Potez 63. Il est vrai que depuis le début de la semaine, à heure fixe, ils faisaient tous les jours la mission.
Je lis la Maîtresse noire de L. Ch. Royer. Il n'est pas étonnant qu'il ait tant de …parmi le monde. Son bouquin est très réaliste, vivant, passionné mais aussi voluptueux et pour nous chrétiens, vraiment instructifs dans son enchaînement, à presque dire, fatal du plaisir charnel à la disparition de tout autre amour que le désir. D'ailleurs L.C.R. semble bien ne plus connaître dans son bouquin, chez le mâle d'autre sentiment que le désir exalté en lui par un détail lubrique ou poétique.
L'après-midi nous parvenons jusqu'à …. J'ai un mal de ventre étrange depuis ce matin. Diète et lait me remonteront.
Je rate l'occasion d'aller à Luxeuil ou peut-être à Rupt. J'en offre volontiers le sacrifice involontaire volontairement au Père. J'espère que je serai du voyage à la prochaine occasion.
Jeudi 24 octobre
Aujourd'hui grande corrida dans les champs : Gaby, Bergelin et un 3e braconnier se font poursuivre par des gardes. Comme nous ne les avons pas reconnus, et croyant à une descente de parachutistes ennemis, on leur court après. Ils s'échappent, mais les flics ramassent deux flingots.
Le soir regrande corrida à la popotte où on réussit à … saouler Charlot qui est une caricature du plus haut comique.
Vendredi 25 octobre
Je dois me ressentir de l'alcool que j'ai bu ces derniers temps, du sédentarisme et de ma veillée, car ce soir, en recevant après quatre jours d'attente la lettre d'Yvonne, je prends prétexte que ce n'est que 2 cartes pour me foutre dans une humeur noire ! Il faut donc que je me surveille sérieusement, car ce n'est pas le moment de perdre l'équilibre moral et nerveux.
Samedi 28 octobre
Il neige. Hiver très tôt cette année : le temps météo est de plus en plus défavorable à une grande offensive : c'est la grande attente qui commence pour les combatants. Anxieuse pour les boches, rassurante et préparatrice pour nous.
Le pape publie son encyclique " humani pontifici ", expliquant d'une façon plus générale les causes de nos désordres modernes et de cette guerre. Mais si l'explication est juste et plus générale, il n'en reste que plus certain que l'Allemagne après notre victoire devra être divisée, je dirai presque opprimée. Car malgré l'athéisme extérieur de la France, nous n'en restons pas moins les défenseurs du Droit et d'une Morale internationale qui a sa base même dans le Christianisme qui l'a engendrée au cours des siècles. " Vae victis ", car les Allemands fidèles aux doctrines de Nietzsche et de ses " copieurs ", auront à supporter leurs divagations de suprématie et de mégalomanie.
L'Allemagne doit être détruite. Quand une nation, en 70 ans réussit à faire 3 guerres au même pays par des violations de droit évidentes, cette nation là n'a plus qu'à périr. C'est le destin de l'Allemagne, ou si nous refusons d'être logiques et forts jusqu'au bout, ce sera bientôt notre propre destin. " Il faut en finir ".
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Carnet N°2 (1940)

10 mai
Réveillé à 4 h 30 par le passage de 2 63 que j'accompagne de mes vœux et d'un bout de prière. Puis bientôt le ciel commence à vrombir de tous côtés, partout des pistes d'avion à haute altitude.
Vers 8 h court le bruit que la Hollande, la Belgique et le Luxembourg sont envahis. Alerte au P.C. ! On prépare les cartes puis on s'en va à Challerange.
A 11 h Lapanne décolle pour la première reconnaissance, mais revient bientôt en panne du moteur gauche. A 11 h 30 la Virgule décolle avec Soulez et Gaudry.
A Sedan je vois nombre de véhicules vers Bouillon ; convois partout jusqu'à Saint-Hubert et Neufchâteau. Là, pômés, nous naviguons vers Habay-la-Neuve où près d'un pont sauté fume une maison. A L'église, en plein désert nous voyons une quinzaine de parachutes ouverts au sol près d'une dizaine d'avions brûlés. Non loin, trois AM près d'une barricade. Revenus 2 ou 3 fois à N, repartons, enfin retrouvés, vers Bastogne. Sur la route à l'W des convois d'évacués peu nombreux. Retour vers Bouillon. Réconfort à la vue de la nette avance de nos troupes.
Le soir Gautherot reconnait les itinéraires au-delà d'Houffalize (Belgique) d'où il ramène deux balles dans l'appareil, encaissées des mitrailleuses au sol.
Le soir à Challerange passent cinquante bombardiers allemands : peu après on en voit tourner en noria au dessus de Suippes qui bientôt fume. 4 ou 5 boches s'abattent dans les environs immédiats en flammes. Un peu plus tard deux Do 17 nous mitraillent en rase motte sans résultats.
En rentrant à Attigny nous apprenons que le terrain a encaissé une quarantaine de bombes dont certaines à retard (jusqu'à 24 h) sans mal pour rien ni personne.
Première alerte de nuit à 11 h. (1 heure dans la cave) 2e alerte de 1 h à 4h.
11 mai
A 6 h recommence le bombardement de la région. A midi rebombardement. Le soir vers 6 h ½ je fais ma visite au SS quand j'entends crépiter des mitrailleuses allemandes, par le vitrail je vois une aile : je me planque entre deux piliers allant de l'un à l'autre selon l'origine du crépitement. Bientôt dégringole un chapelet de bombes. En même temps battements de cœur et une petite prière qui me remonte. A un moment d'accalmie, je rejoins mon abri, puis quand le calme est revenu je vois flamber la maison à côté de la popote dont tous les carreaux sont en morceaux. Dans la cour, un entonnoir de 5 mètres : les zincs boches ont raté le pont et la gare de près de 150 mètres ! Comme toute perte un bras cassé dans trop de hâte…
Lapanne me ramène la Virgule avec le réservoir d'huile crevé d'une balle.
12 mai
Je me propose de dormir tranquille, sans tenir compte des alertes. Dans la matinée pendant la communion éclatent quelques bombes. A la fin de la messe bombardement encore : je n'ai pas encore assez de calme pour ne pas sortir de l'Eglise et aller voir.
Crochefer se fait attaquer par 3 M109 : le feu prend à son chargeur, les boches croient peut-être l'avoir atteint et abandonnent la poursuite en rase motte.
Notre armée est obligée de reculer parce que le corps de droite ne résiste pas et se laisse tout le temps déborder par le flanc. Déjà les boches sont sur la Semoy.
13 mai
La gare de Challerange est attaquée en piqué par deux DO 17, de même le poste voisin de DCA sans résultat pour celui-ci. L'exode des évacués continue, les nouvelles ne sont guère bonnes. Après les autos, surmontées de matelas, après les voitures à chevaux, à bœufs, après les cyclistes, c'est les pauvres piétons poussant charrettes à bras ou voiturettes, portant de pauvres bébés dont j'ai entendu plusieurs pleurer dans le froid du matin. Pauvres gens au malheur de qui s'ajoute encore l'épouvante des mitraillages et bombardements de ces barbares. Toute la journée, les boches tournent en l'air. Vers 15 heures 5 JU87 attaquent le terrain en piqué. Lapanne tire près de 100 balles et l'un d'eux, atteint, atterrit à 2 km. Bombardement sans précision. Seul le taxi de Gautherot a été atteint parce que mitraillé.
Durant la matinée depuis 4 heures on a mis la Virgule en état. Bout de bois marouflé avec du chiffon dans le réservoir, plein d'essence fait avec un broc : tout le monde y met la main. A 11 heures le 212 (Potez 63-11 n°212 - immatriculé C-711 "La Virgule") est prêt.
Guillaume atteint d'une balle au radiateur d'huile pendant la poursuite du DO atterrit sans autre mal. En voyant ce Morane je me disais " tiens, si c'était Guillaume ? " C'était lui.
14 et 15 mai
Les bombardements continuent, avec une imprécision toujours aussi grande. Le soir départ pour Suippes.
16 mai
Le groupe du Cdt Murtin (GC I/5) a abattu en 3 jours déjà 44 victoires. Preux a été abattu le 1er jour, légèrement brûlé au visage.
Ici, plus de calme, quelques bombardiers continuent à tourner autour du terrain mais l'évitent car il leur a coûté 11 appareils le 1er jour.
Je fais ma 2e mission dans la région Le Chesne - Poix-Terron. Nous y repérons 2 Panzerdivisionen à l'arrêt. Tir continuel de mitrailleuses au sol et d'une batterie légère dont nous voyons les traçants et que nous repérons bientôt sur une crête. Attaque par un Messerchmidt 19. 2 passes.
17 mai
Calme absolu. 280 avions officiels abattus le 1er jour sur tous les fronts ? Nous menons une vie de camping, obligés de récupérer notre subsistance dans les maisons à Suippes. Pillage ? Mais l'intendance nous a abandonnés !
18 mai
Ledauphin revient après avoir été attaqué par 8 Me109. S… a foutu une giclée de Mac… dans la queue de son appareil : indisponible. Le même soir Champavier me fout la Virgule sur le ventre au terrain de Remennecourt .
19 mai
A midi nous rotissons au feu des côtelettes de porc. Arrivons l'après-midi à R. pour assister au passage de 4 DO qui bombardent le nœud ferroviaire voisin. Sans résultat d'ailleurs.
20 mai
Lavage du linge… A midi Louis Bychovitz Liébert partent pour une mission photo. Pour une question d'horaire de protection non respecté par le Commandement (?) il part trop tard. La chasse allemande d'après un renseignement de Pz 63 semble les avoir abattus au bois de la Besau.
22 mai
Kopps arrive après 10 jours de voyage pour nous rejoindre. Bombardé, mitraillé en divers points ; faisant nombre de trajets à pied, en voiture, en auto, en train ; passé au ministère de l'air, au GQG !... Une épopée, surtout pour tout juste 20 heures de permission !
26 mai
Courage et force, m'écrit Yvonne. Quel (sic) joie d'avoir une telle épouse, confiante non seulement dans le salut de celui qu'elle aime et qui est en danger, mais confiante encore dans la victoire, non par optimisme, mais par certitude raisonnée autant que foi dans le destin de la France.
Merci Seigneur d'avoir placé au cœur de mon foyer une telle épouse.
28 mai
Le roi Léopold traite avec l'ennemi ! La Belgique toute entière est stupide devant une telle trahison, et tous pleurent devant le tel fils d'un tel père ! Le roi trahissant son propre peuple. Heureusement pour son honneur, le gouvernement s'appuie sur la constitution pour refuser toute valeur à l'action du roi prisonnier sans doute à cette heure. Léopold a-t-il vraiment trahi ?
Je ne puis y croire encore. Jamais l'histoire n'a rien vu de tel !
Pourtant personne ne doute. Et si les Boches croient abattre notre moral, ils obtiennent juste l'effet opposé : notre détermination de vaincre et d'en finir au plus tôt avec l'Allemagne endurcit à chaque instant.
1er juin
Départ de R. (Remennecourt - Meuse) Sur la route vers Orléans 2 Curtiss nous croisent. Terrains bombardés avec beaucoup d'imprécisions à Barbery, Orléans, Châteaudun. Ici quelques avions ont cramé. Passage au Mans. On voit, au loin, Lisieux dont j'adresse à la Sainte une fervente prière, et je bats des ailes pour la saluer. Arrivés à C. (Caen) où après force roulage on gare nos popos et retrouve le GAO. Bonne nuit dans la paille…
2 juin
Départ pour Crépon, joli coin près de la mer. Gens aimables et accueillants. Vrai séjour de repos ! Auparavant à Carpiquet j'entends un magnifique joyau de sermon par un vieux curé simple et direct.
4 juin
Ce matin je fais l'enfant de chœur dans le couvent des Servites. Quelle joie de réciter auprès de l'autel " Ad deum qui laetificat juventutem meum … " Joie même dans l'épreuve, joie de l'enfant qui se confie à son Dieu dont la bonté est plus grande que la bonté de la meilleure des mamans, que l'amour de la plus amante des épouses.
5 juin
Dunkerque est évacué. 335 000 hommes ont réussi à repousser l'étreinte de l'ennemi. Premier exploit légendaire des nôtres : ce n'est pas une retraite, c'est notre première victoire dans des adversités innombrables : surprise, trahison…
7 juin
La bataille de la Somme commence. Les nôtres sont magnifiques. L'ennemi déborde cependant sur la Bresle et l'Ailette. Il parait (incontrôlable) que les réserves sont déjà tirées de la l. Siegfried. Sur 2 000 chars engagés hier, plusieurs centaines sont détruits déjà.
Nous avons des nouvelles de Bychovitz (prisonnier), Louis, blessé et prisonnier. Nous attendons avec plus de confiance de celles de Liébert.
L'Italie nous déclare la guerre. De par tout le monde c'est un tollé contre l'hyène sur les pas de la bête de proie… En tout cas les hostilités de ce côté commencent par des succès alliés.
Nous sommes obligés de retirer nos troupes au-delà de Paris. Mais notre dispositif n'est pas encore brisé, et partout la lutte continue, farouche contre cette Allemagne qui a occupés nos " loisirs " à sa forge de guerre, et ses amours à la constitution d'une jeunesse fanatisée, alors que chez nous les foyers sont stériles. Le feu tombe sur nos villes de plaisir comme autrefois sur Sodome et Gomorrhe !
Politicaille, stérilité, lâcheté, peur de l'effort !...
13 juin
Appel de P. Reynaud à l'Amérique et au monde. Est-ce trop tard déjà ?
15 juin
Départ pour Fontenay le Comte. Sur toutes les routes des convois interminables de réfugiés Rouennais et Parisiens (automobiles et vélos), quelques charettes venant des …, …
14 juin
Nous perdons de plus en plus de terrain ; les nouvelles divisions allemandes libérées par l'occupation de la ligne Siegfried par les Italiens bousculent toute résistance sur notre front : Chaumont, Romilly, Troyes Verdun.
17 juin
Jour le plus sombre de la guerre. Pétain a constitué le cabinet et a envoyé des plénipotentiaires pour connaître les conditions d'une Paix " entre soldats, dans l'honneur, après la lutte " …
Schwander réunit le personnel et le remercie du travail que nous avons fournis, et nous demande s'il peut compter encore sur nous pour faire notre devoir. Vive la France !
Vague de tristesse profonde, et pour nous Alsaciens Lorrains d'une tristesse encore plus profonde et d'une angoisse plus grande pour nos foyers et nos parents.
J'espère que ma Vonne a réussi à se dégager, et puis j'espère aussi qu'elle soit restée à Wesserling, sort immédiat peut-être préférable. En tout cas ma confiance est tout en Dieu et en Notre Dame de Lourdes à qui j'ai consacré mon foyer chéri, dès le début de cette guerre.
Un avion boche passe en mitraillant. On empêche Enne (?) à lui répondre, parce que tout le monde croit que les hostilités ont déjà cessé.
Enfin aux premières informations, un espoir se lève. L'Angleterre ne cesse pas la lutte, l'Amérique a levé la loi d'embargo en faveur de l'Angleterre ; notre lutte continue partout pour l'honneur du drapeau.
Peut-on compter en quelque chose sur la Russie ? Qui masse des chars sur la frontière allemande ? Peut-on compter sur un Ganelon ?
Mais peut-être dans le plan de la Providence ce peuple qui a tant souffert depuis vingt ans a réussi à Lui arracher, à Sa miséricorde, son rachat ?
La France, fille aînée de l'Eglise, champion de la liberté, de l'Esprit, contre l'esclavage, la barbarie, martyr de la civilisation chrétienne contre le matérialisme totalitaire a-t-elle fini en faillissant si longtemps à son destin. Ou bien son cœur et sa terre blessée et saignante ont-ils réussi à apaiser la justice de Dieu ?
L'espoir est dans mon cœur plus violent que jamais. Seigneur sauvez la France : dans cette extrême angoisse, dans cet abandon final où nous sommes plongés nous savons que notre heure peut sonner pour notre salut. Cœur sacré de Jésus, sauvez la France.
18 juin
Tarichon et Dumas reviennent de Rennes où les Allemands venaient de rentrer. Aussitôt nous repartons. Sur toutes les routes nous rencontrons des convois surtout d'aviation. Toujours des réfugiés : à cet instant on comprend quel embarras est cet exode pour les armées.
Nos armées résistent toujours nous ne sommes rien en comparaison de leur héroïsme.
(16 j.) Arrêt à La Guerche ou tout est bien préparé pour nous recevoir. Combien de " Biffins ", même blessés et épuisés par une lutte d'un mois ont-ils seulement un instant pour poser leur tête ?
Nous roulons jusque vers minuit où Berthinet accroche le camion de Schener. Distribution du personnel dans les autres véhicules… Cette nuit pour la première fois, on couche comme de petits guerriers : sur la route vers Saintes.
19 juin
De plus en plus les convois augmentent et le nombre de réfugiés. Nous arrivons à C… (Cazaux) où nous voyons l'entraînement de nombre de pilotes tchèques et polonais, belges. Puis départ pour G… ou nous arrivons vers 10 h. Gens partout très accueillants mais effarés, ou plutôt humiliés et stupides devant la défaite que notre paresse et notre recherche de …. à tous, nous ont valu.
Durant le trajet, un accident stupide coûte la vie à Bidot tué sur le coup et une blessure assez légère à Bitsch.
20 juin
On se sépare en deux. Le PN (Personnel Navigant) prend une autre direction que le reste du convoi qui doit être embarqué autre part.
Défilent T…. (Toulouse) avec son fleuve impétueux et sa majestueuse tour de St S….
Nous remontons la vallée de l'….(L'Ariège) F… (Foix) et ses montagnes arrachent des cris d'admiration à tous, et des larmes à mon cœur à la pensée que nos ennemis veulent certainement nous arracher un pays semblable à ce pays, où les montagnes me sont encore plus chères, où ceux que j'aime sans doute se trouvent encore, à moins qu'eux aussi aient fui. Jésus protégez ma Vonne et nos enfants, protégez tous ceux que nous aimons.
Passage des gorges de P. (Gorges de Péreille, près de Roquefixade)
Arrivée à P… (Puivert ?) puis à P… (Puilaurens?) où nous couchons à la belle étoile
21 juin
Attente des ordres. Vers 11 h on repart pour P… (Perpignan?) où nous attendons encore les avions. Enfin vers 5 h ils arrivent. S… ne veut pas nous laisser convoyer deux L … en A… (Algérie?) pour ne pas nous perdre à l'unité. Nous obéissons. On revient à P….. où des …. nous accueillent à leur ….
23 juin
Défense d'embarquer sur les bateaux anglais. J'avais moi-même envisagé cette décision. Mais au point de vue intérieur, je dois obéissance au gouvernement Pétain qui est légal.
Ceux parmi les Français qui embarquent sont regardés comme rebelles, et en droit strictement ils le sont. Cependant ne continuent-ils pas la lutte avec les alliés pour nous soumis et vaincus ?
25 juin
L'armistice est signé depuis hier soir. Notre défaite est consommée : il ne nous reste plus que l'union, la discipline et le travail pour mener la France à sa victoire morale sur elle-même. La vraie France doit se retrouver dans l'épreuve, et c'est dans la douleur que s'engendre l'âme renouvelée de notre pays.
Nous partons de P.…… (Perpignan) Auparavant nous saluons le drapeau en berne et crêpé. Nous avons tous qui le cœur serré qui des larmes aux yeux. Mais encore nous poussons un " Vive la France " encore plus vigoureux que nous savons que la vie de notre Patrie dépend de notre énergie, de notre volonté, de notre travail, plus que jamais.
Je commence à réfléchir, au point de vue immédiat et pratique, à mon travail futur. Je mets d'ailleurs ma confiance toute entière en la Providence qui ne laisse pas l'oiseau du ciel sans nourriture ni le lys des champs sans parure : c'est en ce moment que la vertu d'imprévoyance Christique doit nous soutenir plus que jamais.
Ce qui me tente le plus, bien que ce soit le plus dur pour mon corps non entraîné c'est le travail des champs, et au milieu de mon travail je vois aussi cette unité plus constante du foyer, et si le travail est plus dur le bonheur de ravoir mon épouse toujours à mes côtés.
Le soir nous sommes à Amélie-les-Bains. Je visite une première fois les Gorges du Mondon. Puis après le dîner une deuxième fois. Nature splendide dans son ardeur ensoleillée et sauvage comme dans le calme tiède et parfumé du crépuscule.
26 juin
Départ d'A. par la route nous passons Perpignan et toutes les villes de la côte. Partout la population est calme ; pas d'abattement, mais les épaules de chacun soupesant la défaite et sa culpabilité personnelle.
Arrivée à Salon. Finirais-je ma carrière militaire là où je la commençai ? On rencontre tout le GAO cantonné là. Plus personne ne parle de guerre.

4 juillet

Mers-El-Kébir ! Churchill attaque nos cuirassés tous feux éteints. Baudoin parle de l'égoïsme de l'Angleterre, de la politique Française étrangère à sa remorque. Rupture des relations diplomatiques avec nos alliés. On recommence à mettre nos taxis en état.
Où allons-nous ? Pourtant jusqu'ici chacun a un penchant au moins secret pour la victoire de l'Angleterre.
Nouvelles du 13 juin de ma Vonne.
Pourvu qu'elle ait résisté à la panique jusqu'au 17, jour où les plénipotentiaires français sont partis pour l'Allemagne.
Il est vrai que le Maître est le créateur et le préservateur de notre amour, de notre foyer : n'est-il pas d'ailleurs confié à Notre-Dame en qui nous mettons tous deux notre confiance ?